Impressions partielles d’une participante loin d’avoir participé à tout
4 avril : l’avion décolle de Roissy. L’escale d’une heure à Doha se transforme en quatre heures : le nuage de pollution au-dessus de Katmandou n’autorise pas l’atterrissage à l’heure prévue.
A l’arrivée, Damaru m’attend et me passe un collier de fleurs autour du cou. Cher Monsieur Indra, je sens déjà votre présence attentive, efficace et pleine d’égards.
Arrivée à l’hôtel, on m’offre une limonade, fort bienvenue d’ailleurs : en effet, il fait 32° à Katmandou, loin des 25 habituels en cette saison. J’apprendrai par la suite dans The Himalayan, quotidien distribué tous les matins dans les chambres, que certaines régions du Népal ne sont plus approvisionnées en eau que par citernes acheminées par la route. La population dans ces régions est limitée à 20 litres par famille et par jour pour toutes ses activités. Or il n’est pas rare qu’une famille se compose d’une dizaine de personnes. Du coup, un nouveau métier naît : celui de gardien de puits, certains fermés à clé pour éviter le gaspillage. Salaire : 500 roupies par mois (5 euros). Mais l’eau ne sert pas qu’à être bue ou au nettoyage, elle sert aussi à faire pousser des récoltes. Aussi le spectre de la famine commence-t-il à rôder dans le pays. Et pourtant, cher peuple népalais, attentif, accueillant, courageux, bricoleur de génie : chaque machine, même complètement rouillée, est rafistolée jusqu’à la mort. Mais peuple si pauvre et politiquement déchiré. Les chauffeurs de taxis me disent leur désarroi devant ce qu’ils qualifient de luttes intestines, pagaille et gabegie. Certains regrettent ouvertement la monarchie. Tous souffrent d’une pollution apparemment sans solution : les véhicules, anciens, mal réglés, crachent une fumée noire. Les déchets, faute d’usine de retraitement, sont brûlés à ciel ouvert : déchets ménagers, mais surtout bouteilles et sacs en plastique s’envolent quotidiennement en fumée.
L’hôtel comporte des salles de conférence où divers événements se déroulent : des Bangladeshis, venus à Katmandou pour participer à un minicopenhague de pays pauvres, planchent sur le réchauffement climatique. Plus tard, un groupe de lauréats de l’université reçoit solennellement ses diplômes : tous ces jeunes, magnifiques, rient et flirtent des yeux. Les jeunes filles, belles et parées comme des déesses, ne laissent pas les hommes de notre groupe indifférents !
6 avril : l’ADC n’est encore ouvert qu’aux maîtres et aux responsables de centres mais nous montons à Amitabha participer au drubchen de Tchenrezig orchestré jour et nuit depuis le 31 mars par 800 nonnes. A Swayambou, dès Ring road, deux hauts portiques décorés de dragons colorés signalent l’événement et matérialisent le chemin pour y accéder. Parvenue sur la colline, je n’en crois pas mes yeux, Amitabha Mountain est méconnaissable. Des escaliers monumentaux montent en coulissant vers deux grandes statues : celle de Pema Karpo couronnée de celle d’Amitabha. Un voile les recouvre encore. Surprise, les haut-parleurs diffusent la Gnossienne n°1 d’Eric Satie. Musique ô combien inattendue ici, et pourtant en si parfaite adéquation : les hauteurs de Katmandou, la lumière voilée éblouissante, les drapeaux de prières qui s’agitent, la grande bannière de la glorieuse lignée Drukpa qui claque au vent comme un fouet lacérant l’espace, et les arabesques pianistiques de Satie, limites ondoyantes du mandala : ATTENTION ! LIEU SACRÉ.
Règne une activité intense que je qualifierais de frénésie décontractée. Moines et laïques s’affairent aux derniers détails : banderoles, décorations, fleurs (toutes en pots, et c’est très joli aussi), allées, écriteaux, vastes tentes surgissent comme des champignons. Sa Sainteté est partout, semblant régler personnellement chaque détail.
Au temple, les mélopées hypnotiques du rituel se déroulent, les voix envoûtantes des deux oumzés se répondant. Voix souples et crépitantes des nonnes, aiguës, un rien acidulées. Nous essayons de participer, chacun à sa façon.
Retour à l’hôtel pour dîner : ô divine purée de pommes de terre si goûteuse, lassi onctueux, petites bananes et mangues si fruitées !
Le 7 à minuit, Sa Sainteté nous enjoint d’assister à la dernière nuit du drubchen. Certains (dont moi !) traînons les pieds, et pourtant, nul ne regrette le petit effort consenti : quelle nuit de partage et de clarté! Là encore, cadeau : merci Votre Sainteté. A 8 h, le rituel s’achève : distribution de mendroup et parade solennelle des nonnes coiffées de leurs hauts bonnets jaunes jusqu’à l’esplanade des statues. Sa Sainteté, tous les maîtres, moines et nonnes et tous les peuples présents se pressent à l’inauguration. Bénédiction, puja puis un hélicoptère passe et repasse. Je m’inquiète : serait-ce la police, mécontente d’une telle manifestation ? Mais non, là encore, cadeau d’amour de Sa Sainteté : l’hélicoptère largue des tonnes de fleurs au-dessus de l’assemblée, chacun béni par la fameuse « pluie de fleurs » auspicieuse si souvent évoquée dans les textes ! Des Ho ! et des Ha ! s’échappent de la foule (2 000 personnes environ). Le bonheur règne et, finalement, le premier à emprunter les escaliers qui mènent aux statues sera un chien, attiré par un lapin à flanc de colline, dépité lorsque son nez se heurte à un morceau de plâtre. Des rires fusent.
Puis tout le monde converge vers Naro Hall pour l’inauguration officielle du Second ADC. Etonnant Naro Hall, vaste architecture sans piliers et frais à toute heure malgré le cuisant soleil. Chaque groupe occupe l’espace qui lui est réservé puis Sa Sainteté, Khamtrul Rinpoche, président du Second ADC, et Jetsunma Tenzin Palmo, vice-présidente, déclarent tour à tour le conseil Drukpa ouvert.
Les jours se succèdent : pratiques, enseignements, pujas, intronisations (celle du petit Sengdrak Rinpoche et celle de Lama Sönam, adulte serviteur de la lignée reconnu tulku par Sa Sainteté le Dalaï-Lama), exposition d’une relique sublime (une vertèbre de Tsangpa Gyare sur laquelle apparaît très clairement un Tchenrezig à onze têtes). Aussi règne-t-il là-haut une atmosphère à la fois grave et festive. Tout le monde se prend en photo, mange des glaces, boit du thé. Les enfants courent, les adultes tournent autour des statues. Les Ladhakis, burinés, vêtements sombres mais capes chamarrées et coiffes de lapis-lazuli, leurs moulins à prières en main, sourient de tout ce qu’il leur reste de dents et déambulent paisiblement. Les Bhoutanais, littéralement collés les uns aux autres, arborent leurs costumes traditionnels, les femmes vêtues de soie sauvage. Les Népalaises et leurs tabliers à damiers de femmes mariées, les Asiatiques de tous les Orients et nous de tous les Occidents, tout ce monde se mélange joyeusement, communique par signes, prie avec ferveur (combien ces statues auront-elles reçu de souhaits à déchirer les entrailles ?) et surtout sourit, et sourit encore et remercie les maîtres présents et leur bon karma de se trouver là, leur existence ainsi justifiée et leur avenir assurément radieux.
Chacun se sent comblé d’attentions : hébergement, restauration, transport, tout est parfaitement organisé. Des jeunes vêtus de t-shirts « Can I help you ? » sont partout. Des gardes souriants se mettent au garde à vous en guise de salut dès que l’on fait mine de leur poser une question. Il n’est pas jusqu’aux toilettes où nous ne sommes pas chouchoutés : au fond du temple, nous devons nous y rendre pieds nus, mais le sol est humide tant il est fréquemment nettoyé par les femmes de service. Alors une bonne fée a mis à la disposition des usagers des lieux de petites claquettes en caoutchouc bleues que chacune passe à celle qui la suit.
Quant à la circulation, elle est organisée au millimètre. Une noria de véhicules, bus et jeeps, qui montent et descendent en permanence. Le sentier qui mène à Amitabha ne permet pas qu’un bus et une voiture se croisent. Alors tout le long du chemin, à chaque tournant, est posté un homme muni d’un walky-talky chargé d’annoncer à celui posté plus haut ou plus bas quel type de véhicule il va voir débouler. Ainsi le trafic est réglé : quelquefois on y va, quelquefois on est priés de se ranger sur le côté afin de laisser passer plus gros que soi. Et tout le monde passe, dans le calme et la bonne humeur. Et comme Sa Sainteté ne veut pas incommoder les riverains outre mesure, alors aucun véhicule ne démarre dans un sens ou dans l’autre tant qu’il n’est pas plein. Et des camions citernes aspergent d’eau le sol de terre battue afin que les habitants ne soient pas étouffés par les nuages de poussière soulevés par le trafic.
Le soir, place au divertissement : Sa Sainteté y tient. Chaque centre a monté un petit spectacle (pour l’Europe, ce sera l’Hymne à la joie, de Beethoven) ; chaque communauté y va de ses chants, de ses danses ou de ses improvisations jazz ; une pièce de théâtre est donnée par des moines retraçant la vie d’une dakini, des nones font une représentation de kung-fu, tous se transforment en véritables artistes, heureux de faire plaisir à Sa Sainteté et aux maîtres présents, et le public, lui non plus, ne cache pas son plaisir. Un concert rock, aussi, est donné et s’écrasent alors sur les vitres du hall toute une série de petits nez d’enfants en haillons qui se contentent du spectacle à distance. On les invite à entrer mais ils refusent : doivent-ils repartir travailler ? Une question, d’ailleurs, qui agite le Népal. Toujours dans The Himalayan, je lis que le droit des enfants devrait bientôt être débattu à l’Assemblée. Un âge légal pour commencer à travailler ainsi que des lois pour punir les abus sexuels seront votés. Puisse ce pays courageux avoir les moyens de vivre confortablement !
Le 11, une cérémonie de Longue Vie est organisée pour Sa Sainteté. A la fin, du fond du hall se mettent à bondir des katags comme des lapins sautant de rang en rang au-dessus des têtes, signe de la dévotion des participants pour le Maître. La joie règne.
Le 12, Sa Sainteté nous donne une initiation de Longue Vie et un enseignement sublime sur la vraie générosité. Des larmes de reconnaissance montent aux yeux. Kamtrul Rinpoche, qui a quelque chose à dire à Sa Sainteté pendant qu’Elle enseigne, attend longtemps, respectueusement courbé, que Celle-ci lui fasse signe de s’approcher. Quelle leçon de respect et d’humilité !
Et Lama Namgyal, cher Lama Namgyal, traduit tout depuis sa petite cabine. Il traduit l’anglais, le tibétain, et même le ladakhi ! Mais où et pourquoi en est-il venu à apprendre cette langue si rare ? En tout cas, les Anglais nous l’envient. Un enseignement de Drukpa Rinpoche traduit en anglais ne comportait pas la moitié des paroles du Maître traduites en français. Perdues les explications de ce protecteur inlassable de la lignée, perdus ses souhaits en forme de « dernières volontés ». Oui, Drukpa Rinpoche est vieux et nous explique qu’il a passé sa vie à sillonner les Himalayas pour recenser les adeptes, les monastères, les textes de la lignée. Il a vu comme elle s’est éteinte en certains lieux, et comme elle se maintient à la force des poignets dans d’autres. Et il nous enjoint tous à prier pour la pureté de la lignée, à l’aider à se développer et à adapter les structures aux besoins présents. Son esprit est si ouvert ! Et lorsque Jetsunma nous donne son enseignement, il est le premier à lui offrir une katag. Il dit comme il a rencontré des femmes avec de grandes réalisations. Un allier de choix dans les efforts de Sa Sainteté pour promouvoir les femmes dans le bouddhisme. Comme il a dû être heureux de voir la lignée s’étendre au Viêt-Nam !
Le 13 : Sa Sainteté nous convoque à minuit pour effectuer les 13 koras autour de Swayambounath. Tous les maîtres sont là, les moines et les nonnes, les laïcs de tous les pays. La turista fait des ravages dans le groupe des Occidentaux mais tout le monde tient à être là et c’est parti pour une purification de 39 km environ. 2000 personnes se pressent dans la nuit. Mystère des silhouettes dans le faisceau des torches. Je m’inquiète un peu, pas absolument certaine d’y parvenir cette fois encore. Mais je vois d’autres femmes, plus âgées, plus lourdes que moi, chaussées de tongs ou de mules à talons. Je les admire, et je démarre. Certains, sur cette route sale, font le parcours en longues prosternations !
3 h : un coq chante. Une femme aussi. Les premiers forçats de cette terre-là se réveillent et commencent à travailler, certains portant de très lourds fardeaux. Beaucoup sont des enfants : pour eux, ni école le jour, ni même sommeil la nuit. Des formes rachitiques apparaissent, les mendiants handicapés aussi.
3 h 30 : un téléphone sonne. Un homme décroche, pas étonné de recevoir un appel à cette heure.
Toutes sortes de mantras bourdonnent. La ferveur nous transporte. J’ai mal aux mollets dès le troisième tour mais bon, un ami me dépanne en antalgiques.
Le chemin sent les herbes imprégnées de la rosée de la nuit, quelquefois l’encens qu’on nous offre en fumée, souvent des odeurs plus nauséabondes.
Les porteurs d’oiseaux en cage arrivent pour nous proposer de les libérer. Je refuse, à tort ou à raison, mais je sais qu’ils seront immédiatement repris. Les lampes à beurre scintillent dans la nuit et un couple enlacé, comme hypnotisé, se perd dans la contemplation de leurs flammes vacillantes.
4 h : beaucoup de monde s’éveille mais il fait encore nuit. Les singes commencent à se quereller mais chèvres, chiens, vaches et poules font bon ménage. Je suis frappée par la douceur des chiens ici, aussi paisibles qu’ils sont agressifs au Bhoutan ou au Ladakh. On dit qu’une femme à Katmandou s’emploie activement à les soigner, ceci expliquerai-il cela ?
Chacun étale son gagne-pain. Qui des fruits, qui des textiles, qui des boissons. Les couronnes de fleurs se tressent, les échoppes ouvrent leur volet : ce qu’elles vendent compense-t-il le prix de l’électricité qui les éclaire ? Raffut du groupe électrogène.
On entend la cloche cristalline et régulière des gros moulins à prières que l’on tourne, et le cliquetis métalliques des petits. Une puja démarre : corne, kanglings, cloches, tambours, cymbales percent la nuit. Plus loin des voix féminines suraiguës entonnent des chants sirupeux. Des mobylettes passent, chargées de trois passagers !
5 h : le jour se lève et Katmandou s’affole. Pas de feux de circulation, des véhicules qui se présentent de partout, mais tout le monde passe à force de klaxons et de ténacité. Un singe saute comme un fou sur des fils électriques, un autre ne lâche pas la jambe d’un brave homme pour qu’il partage avec lui son repas. Sa femme lui donne un gâteau. Le singe le refuse. Dépitée, elle lui parle comme à un enfant capricieux.
J’aime ce peuple. Je ne comprends pas ce qu’il dit mais le ton est doux, humble et joyeux.
Un monastère accueillant, ami de Sa Sainteté, nous propose boissons, gâteaux, repos et toilettes !
Le soir, tout le monde a fini ses 13 tours, y compris Sa Sainteté et les maîtres : que ne font-ils pas pour nous ?! Alors nous allumons 100 000 lampes et nous réunissons un moment sous une somptueuse tente des Mille et Une Nuits dressée là par des mains invisibles. On nous y offre du thé. Je suis fascinée par l’ampleur des efforts déployés pour acheminer tous ces équipements : quelle logistique ! Et quelle dévotion !
Enfin, le dernier jour arrive. Là encore, remerciements, festivités, diplômes décernés, lots gagnés. Tous les lamas sont là, sauf Kamtrul Rinpoche, qui arrive en dernier. Une place lui a été réservée à droite de Sa Sainteté, sur un siège recouvert de brocard. Il refuse le siège et l’offre à Choegon Rinpoche. Un brocard lui est à nouveau attribué mais il le refuse encore. Des roues du Dharma projetées en ombres chinoises tournent doucement au plafond. La présence de tous ces héros du Dharma n’en est que plus impressionnante. Quelle manifestation unique ! Tant d’êtres éveillés en un même lieu ! Pour nous !
Sa Sainteté annonce que l’ADC 2011 aura lieu au Ladakh et laisse planer un doute quant à Sa présence parmi nous. Nos gorges se serrent, nos cœurs s’affolent. Nous pensons alors aux disciples de Sengdrak Rinpoche, qui nous disaient se sentir orphelins depuis sa disparition. Mais si heureux, maintenant, de l’avoir enfin retrouvé.
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